Support et complément d’analyse linéaire pour
le texte 2 - Femmes, soyez soumises à vos maris – VOLTAIRE (1768)
Le XVIIIème siècle est, grâce aux penseurs des Lumières, un laboratoire d’idées dont l’objectif est
d’améliorer une société sclérosée par l’incapacité du pouvoir à la réformer et la rééquilibrer. L’accès au
savoir permettrait aux hommes d’aiguiser leur esprit critique et de quitter l’obscurantisme qui les
maintient à l’ombre de traditions et de préjugés infondés. Voltaire (1694-1778), encyclopédiste et auteur
notamment de contes philosophiques (Zadig ou la destinée en 1747, Candide ou l’optimiste en 1759), fut
un farouche opposant à toutes les formes d’abus et d’intolérance.
Le texte à l’étude est tiré de Mélanges, pamphlets et œuvres polémiques (1768). Dans le court récit dont
est extrait notre texte, Voltaire met en scène la maréchale de Grancey qui exprime son point de vue sur
la place accordée aux femmes. Elle vient de lire les Epîtres de Saint Paul et la phrase « Femmes, soyez
soumises à vos maris » lui pose problème. L’extrait à l’étude est une partie de l’argumentaire que Mme
de Grancey adresse à l’Abbé de Châteauneuf. (NB : je vous invite à lire la totalité de Femmes, soyez
soumises à vos maris, vous la trouverez dans le cloud)
Lecture du texte.
De quelle manière, grâce à l’argumentation indirecte, Voltaire défend-il les revendications des femmes
face aux inégalités qu’elles subissent ?
La Maréchale commence par discréditer Saint Paul et le sacrement du mariage (l. 1 à 6), puis elle va
décrire la condition féminine (l. 6 à 12) pour finalement chercher à démontrer que la supériorité
masculine est injustifiée.
Le premier mouvement du texte va, dans le but de réfuter la thèse de soumission de la femme à
son mari formulée par saint Paul et acceptée, appliquée comme un dogme, chercher d’abord à le
discréditer.
Le verbe falloir accompagné du subjonctif (« que sa femme fût ») indique la condition sine qua none pour
que saint Paul ait été marié : sa femme était « une bien bonne créature », l’adverbe « bien » renforce
l’adjectif évoquant la bonté de son épouse et l’emploi métaphorique du nom « créature » signalent que
seule une femme bienveillante et charitable au-delà de la normale pouvait supporter que son époux
l’envisage que comme un être soumis. L’expression familière « je lui aurais fait voir du pays » montre à
la fois la désapprobation de la Maréchale, son irritation, et sa perception de l’apôtre comme un simple
homme auquel, par son insoumission, elle aurait montré ce dont une femme est capable ainsi que ce à
quoi elle a droit.
Elle reprend ce qui la scandalise, le nœud du problème, en y ajoutant le type exclamatif : « Soyez
soumises à vos maris ». L’emploi de l’impératif et le choix de l’adjectif paraissent ainsi en effet excessifs
et sans logique. La subordonnée circonstancielle hypothétique « S’il s’était contenté… » et l’adverbe
« Encore » indiquent que saint Paul a vraisemblablement outrepassé ce qu’on peut attendre de lui
(« contenté ») et qu’il y aurait bien d’autres choses que la soumission que l’on peut attendre des
femmes. Perçues comme l’âme du foyer, l’énumération des adjectifs mélioratifs « douces,
complaisantes, attentives, économes » met en avant les qualités et les bienfaits dont les femmes de tout
rang savent faire usage. D’ailleurs, si Saint Paul avait énoncé ces qualités et ces bienfaits, la Maréchale lui
aurait reconnu du « savoir vivre ». Elle lui reproche donc d’employer des termes abusifs et une attitude
quasiment insultante vis-à-vis des femmes.
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La Maréchale passe d’une indignation personnelle, par le « je » et l’appui sur des exemples d’expérience,
à un refus collectif par le « nous » et le pluriel dans la question rhétorique « et pourquoi soumises, s’il
vous plaît ? ». Elle montre sa volonté d’approfondir le débat : quelles raisons justifieraient cette
obligation de soumission de la femme au mari ? La locution « s’il vous plaît » relève de l’ironie et semble
mettre au défi de cette justification. On remarque aussi que c’est bien l’emploi de l’adjectif « soumises »
qui lui pose problème.
La seconde étape de ce mouvement est une réflexion sur le mariage et sur les infidélités mutuelles. Le
premier argument s’appuie sur la différence entre la promesse formulée au moment du mariage et
l’obéissance à cette promesse qui, rappelons-le, est faite devant l’autel d’une l’église, car le mariage est,
depuis le XIIème siècle, un sacrement. Une égalité et une réciprocité est marquée par la formulation
« nous nous promîmes d’être fidèles » grâce à l’emploi double du pronom « nous », une fois sujet et une
fois objet (COI). Par un euphémisme « je n’ai pas trop gardé ma promesse, ni lui la sienne », Mme de
Grancey met les hommes et les femmes à égalité devant cette promesse de mariage, mais ici parce
qu’aucun des deux n’a respecté le vœu de fidélité. Femme libre autant que son mari, les deux sexes
contribuent ainsi à dévaloriser voire réduire à néant la valeur sacrée du mariage. Mme de Grancey
assume sans la moindre gêne son libertinage devant son interlocuteur, pour rappel : un abbé. Elle a eu
des amants, certes, mais elle a aussi accepté les infidélités de son mari. Donc, la promesse de fidélité n’a
pas été respectée et, par le parallélisme de construction « ni lui ni moi », elle rappelle qu’aucun des deux
n’a fait la promesse d’obéir à l’autre, de se soumettre. Raison supplémentaire s’il en fallait pour refuser
la soumission demandée par Saint Paul dans son injonction.
Dans le second mouvement, quatre interrogations rhétoriques se succèdent dans le but de
monter que cette réclamation d’une soumission de la femme est indue et injuste.
La première interrogation revient aux femmes en général par le « nous » et pose le terme d’ « esclaves »,
rappelant une autre intolérance majeure fondée sur des préjugés contre laquelle les Lumières lutteront :
le droit que l’on s’octroie de réduire des populations en esclavage. D’ailleurs, le champ lexical de la
soumission ponctue cet extrait « soumises, esclaves, esclavage, maître, obéissez, obéisse très
humblement ». Par la métaphore hyperbolique de l’esclavage, la Maréchale met en avant l’excès des
propos de Saint Paul.
Ensuite, par deux fois l’anaphore « N’est-ce pas assez… ? » puis sa variante « Ne suffit-il pas… ? » vont
appuyer ce que la femme a déjà à endurer sans devoir y ajouter la soumission au mari. Notons que ces
trois phrases sont des interro-négatives, elles viennent inciter à la remise en question et à la prise de
conscience en posant, en réalité, des affirmations.
D’abord, la femme porte et délivre les enfants. La Maréchale évoque la maternité à travers une
périphrase péjorative « une maladie de neuf mois » « quelquefois mortelle », elle y ajoutera mettre « au
jour dans de très grandes douleurs » où l’adverbe « très » vient intensifier le propos. Notons qu’en effet
il n’est pas rare que les femmes d’alors meurent en couches. La Maréchale signale ironiquement que
cette « maladie » est transmise par l’homme après le mariage (« de me donner »). Elle emploie le
substantif « droit » pour souligner qu’en revanche la femme, elle, n’aurait pas obtenu de droits mais des
obligations : se soumettre et souffrir en plus.
Parmi les attributs féminins à supporter, en plus de la grossesse et de l’accouchement, Mme de Grancey
rappelle les menstruations, désignées par la périphrase « des incommodités très désagréables » (et
encore potentiellement mortelles puisque lorsqu’elles cessent cela annonce la grossesse). Cette
formulation s’oppose comme un paradoxe au groupe nominal prépositionnel « pour une femme de
qualité ». D’une part, cela nous suggère que toutes les femmes sont « de qualité », peu importe leur
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rang, car toutes sujettes aux menstruations, d’autre part, il s’agit de rappeler (ou d’apprendre) ce qu’est
le quotidien d’une femme qui pourtant se doit de faire bonne figure.
Par ces arguments, le personnage souligne sans crainte d’être trop crue que la vie d’une femme sait déjà
être douloureuse et dangereuse mais qu’elle y fait face sans se plaindre et avec courage. L’autre objectif
est de montrer que la femme est porteuse d’enjeux essentiels au sein du couple.
La troisième question rhétorique met en avant l’inégalité subie devant la justice. En effet, l’évocation des
enfants permet de rappeler que les femmes, sur le plan judiciaire, n’ont aucun droit : elles ne peuvent
pas posséder ou gérer de biens ni, par exemple, conserver un héritage. Ses enfants auront donc la
possibilité de la dépouiller devant un tribunal, « la plaider quand il sera majeur ». Mais le pronom
personnel « il » et l’adjectif majeur au masculin précisent finement que, là encore, seuls les enfants
mâles auront ce droit.
L’enchaînement de ces arguments avec leurs exemples très concrets et relativement osés pour le siècle
dénonce toujours plus fort le décalage et l’audace de l’homme. L’impératif « Obéissez ! » vient imiter
l’exigence formulée par Saint Paul et clôt ce mouvement comme la goutte qui fait déborder le vase. La
forme exclamative rappelle encore l’emportement de Mme de Grancey.
La Maréchale en veut au dogme religieux mais pas à la nature, qu’elle va employer dès le début
du troisième mouvement comme argument d’autorité. L’adverbe modalisateur « Certainement »
marque l’assurance, la conviction du personnage. La nature est personnifiée par l’attribution de la
parole. Toutefois, la négation totale « ne…pas » appliquée au verbe dire montre que l’exigence de
soumission ne vient pas d’elle. De la même manière, le verbe à connotation ironique prétendre est nié,
indiquant que, naturellement, le mariage ne saurait se résumer à « un esclavage », métaphore
hyperbolique. Ici, l’idée d’une complémentarité vient remplacer celle d’une différence : évidemment, il
faut constater des « organes différents » entre l’homme et la femme. La nature est à nouveau
personnifiée et posée comme créatrice par le verbe faire. Le connecteur d’opposition « mais » souligne
que cette différence nous oblige à nous compléter puisque « nécessaires les uns aux autres ». Et si
complémentarité il y a par nature, il devrait y avoir fondamentalement égalité et non soumission ou
« esclavage ». La logique est simple mais implacable.
Pour clore ce réquisitoire, Mme de Grancey ironise et remet en cause les préjugés qui fonderaient la
supériorité masculine. Elle cite, preuve de sa culture et de sa finesse littéraires, les propos que Molière
avait mis dans la bouche de son personnage Arnolphe, appuyée sur la synecdoque « la barbe » pour
désigner les hommes. L’antiphrase exclamative « Mais voilà une plaisante raison pour que j’aie un
maître ! » se double de l’interjection « Quoi ! », la Maréchale laisse réellement éclater son emportement.
La Maréchale met l’accent sur ce seul détail physique, suggérant par analogie le crin animal avec « un
vilain poil rude » prolongé par le choix du verbe « tondre ». Le rapprochement ne met certainement pas
l’homme en valeur. De plus, cela soulève une absurdité : si la barbe est signe de puissance, pourquoi
s’obstiner à la raser ? On peut remarquer aussi dans la subordonnée relative la formulation « qu’il est
obligé de… », cette obligation quotidienne paraît bien minime et sans importance face à toutes les
obligations féminines évoquées dans le deuxième mouvement. L’ensemble désamorce cette notion de
supériorité fondée sur le poil au menton et s’achève encore avec un brin d’ironie dans le subjonctif « que
je lui obéisse très humblement ».
L’idée d’une supériorité physique de l’homme est rejetée aussi par un système de réduction progressive
en passant des « muscles plus forts que les nôtres » à l’usage stupide qui en découle « ils peuvent
donner un coup de poing mieux appliqué ». L’homme apparait ainsi comme sans cesse occupé à se
battre pour conserver une place de dominant. La locution adverbiale « en général » notait de plus
ironiquement que tous les hommes ne pouvaient pas prétendre à une force physique supérieure à celle
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de la femme. Par le modalisateur « j’ai bien peur que », Mme de Grancey paraît désolée, navrée de
devoir constater finalement que cet emploi possible de la force, de la brutalité se révèle « l’origine de
leur supériorité ». Cette domination n’a rien de fondé, de justifiée, elle a été revendiquée et imposée.
A travers ce personnage féminin, sympathique, volubile et fort, et son argumentaire bien mené,
Voltaire délivre un réquisitoire contre la tradition religieuse qui érige des dogmes qui ne devraient plus
avoir cours, mais surtout contre l’idée d’infériorité naturelle des femmes et contre les abus dont les
hommes se pensent capables. On peut y lire de manière complémentaire un plaidoyer en faveur des
femmes, tenues à distance, socialement réduites et pourtant fortes et éclairées à la manière de Mme de
Grancey lorsqu’elles peuvent recevoir une éducation. L’ironie voltairienne est mise au service de la
revendication de l’égalité homme-femme. Le recours au récit, la vivacité et la franchise du personnage
de la Maréchale contribuent à mêler efficacement un aspect plaisant et amusant à la volonté profonde
d’exposer l’injuste condition des femmes. Voltaire va prêter à la Maréchale un développement construit,
bien mené dans sa progression et donc pertinent.
N’oubliez pas que ce personnage ne se pose pas comme une victime, elle revendique au contraire la
capacité et la volonté d’être bien plus qu’une épouse soumise.
Souvenez-vous aussi que c’est un auteur masculin qui donne ses mots à la Maréchale. Ainsi,
l’argumentaire mené gagne en force et en crédit. Voltaire donne littéralement la parole aux femmes.
Ouverture : extrait d’Emile ou de l’éducation de Rousseau (d’autres pistes s’ouvriront avec l’étude de la
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges)