Transitivité (grammaire)
En grammaire française, la transitivité est une notion qui distingue deux sortes de verbes. Est transitif un verbe qui, dans son emploi, est accompagné d'un complément d'objet (CO), direct (COD), s'il est sans préposition (Un loup a égorgé plusieurs moutons), ou indirect (COI), s'il est introduit par une préposition (le loup appartient à la famille des canidés). Sans CO le verbe transitif est généralement dénué de sens (*il porte ; *il appartient). Est intransitif, au contraire, un verbe qui n'a pas et ne peut avoir un CO ; à lui seul il fait sens (Des loups hurlaient aux alentours). Le verbe transitif implique au moins deux participants exprimés par le sujet et le CO; le verbe intransitif un seul, exprimé par le sujet.
En fait le terme qualifie davantage la manière dont le verbe est construit, puisque nombre d'entre eux peuvent être construits transitivement et intransitivement, avec généralement des sens différents. Les dictionnaires[1] distinguent donc leurs emplois transitifs et intransitifs en donnant leurs sens respectifs. D'autre part, des verbes qualifiés de transitifs peuvent être employés intransitivement et des verbes intransitifs sont parfois dotés de CO. En toute rigueur, remarque Denis Creissels, transitif/intransitif qualifie des constructions, et les verbes ne peuvent être qualifiés de transitifs ou intransitifs que par un raccourci de langage [2].
En français, le CO ne se distingue du sujet que par son emplacement par rapport au verbe, mais dans les très nombreuses langues dotées de déclinaisons, le recours à un cas différent pour le sujet (le nominatif) et le COD (l'accusatif, le plus souvent), la transitivité s'exprime par la morphologie.
La linguistique depuis Lucien Tesnière englobe la notion de transitivité dans celle plus générale de valence qui prend en compte tous les constituants, appelés actants ou arguments (noms ou leurs substituts, comme les pronoms, représentant des êtres ou des choses) qui participent au procès exprimé par le verbe. La valence d' un verbe employé intransitivement, qui a pour tout actant son sujet présente un schéma univalent/ monoactanciel. Dans la phrase Ce jeune délinquant a récidivé, le verbe ne peut avoir qu'un actant. La transitivité correspond à un schéma bivalent biactanciel où le verbe commande deux actants. Dans la phrase L'automobiliste a renversé un cycliste, le verbe a nécessairement deux actants, un agent et un patient qui ont respectivement la fonction de sujet et de COD du verbe. Certains verbes transitifs comportent deux objets, correspondant à un schéma trivalent/ triactanciel : c'est le cas du verbe offrir dans Il a offert une écharpe de soie à sa mère, où au sujet et au COD s'ajoute un COI qui représente le bénéficiaire.
La morphologie des langues ergatives reflète cette opposition en mettant l'agent d'un verbe transitif à l'ergatif et en ne marquant pas celui d'un verbe intransitif, qui a la même forme que le COD d'une phrase transitive.
Étymologie
[modifier | modifier le code]Le grammairien grec Apollonios Dyscole est sans doute le premier à élaborer la notion de transitivité. Il distingue trois catégories de verbes : les actifs (transitifs), les passifs et les neutres (intransitifs) ; l'actif indique une action du sujet qu'il fait passer sur quelqu'un ou quelque chose d'autre (διαβιβάζei, diabibazei = fait traverser, franchit ; au passif διαβιβάζεται,diabibazetai se traduit par est employé comme verbe transitif [3]. Le grammairien latin Priscien de Césarée (VIème) a repris la notion d'intransitivité ainsi qu'en France la Grammaire de Port-Royal (1664), le mot qualifiant une action ( exprimée par un verbe) limitée au sujet et ne passant sur aucun objet. Transitivité vient de transitif/transitive, adjectif dérivé du latin transitivus, issu du verbe transire « passer », qui reprend l'idée du verbe grec. Il s'agit d'un terme de grammaire qui qualifie des verbes exprimant une action qui, du sujet, est transmise directement au complément ; en d'autres termes ce sont des verbes qui expriment l'action d'un sujet sur un objet[4].
Caractère universel de l'opposition transitivité vs intransitivité
[modifier | modifier le code]Il semble que cette catégorisation des verbes se retrouve dans toutes les langues. Selon Dixon : " Tous les humains classifient les actions en deux types fondamentaux: celles impliquant un seul participant obligatoire, décrites par des phrases intransitives, et celles impliquant deux participants obligatoires, exprimées dans les phrases transitives." [5] . Grammaticalement, les constructions transitives ou intransitives constituent un type de phrase dite canonique ou prototypique, c'est à dire une phrase dont le pivot est un verbe d' action conjugué, simple ( une seule proposition) et neutre (ni négative, ni interrogative, ni exclamative ni passive, ni emphatique[6]. L'autre phrase canonique est attributive.
La notion peut être envisagée, comme tout phénomène linguistique, de deux points de vue complémentaires, morpho-syntaxique et sémantique : d'une part, les modalités grammaticales auxquelles recourt une langue pour exprimer transitivité et intransitivité (point de vue morpho-syntaxique) et d'autre part, la diversité, variable selon les langues, des événements traduits par les structures transitives (point de vue sémantique). De ce point de vue, une construction transitive prototypique[7] implique un agent, exprimé par un sujet, qui est un être vivant, effectuant de façon consciente et volontaire une action , exprimée par un verbe, action dirigée sur un patient, exprimé par un CO ; ce patient subit un changement d'état ou de position ; par exemple :Raskolnikov assassine une usurière. En revanche, la phrase Raskolnikov éprouve du remords est bien syntaxiquement transitive, mais n'a rien de prototypique, puisque le sujet représente un patient. La construction transitive , plus ou moins utilisée selon les langues, très utilisées par exemple en français et dans les autres langues romanes, peut ne pas correspondre à la définition traditionnelle d'un verbe exprimant l'action d'un sujet sur un objet , d'où la notion d'une échelle de transitivité sémantique, plus ou moins élevée, élaborée par Hopper et Thomson en 1980 .
Verbes transitifs (ou bivalents ou biactanciels) et leurs emplois intransitifs
[modifier | modifier le code]Un verbe employé transitivement est un verbe accompagné d'un sujet qui se réfère à un agent et d'un objet, complément d'objet direct ou indirect qui se réfère à un patient, tous deux nécessaires à la compréhension de la phrase ainsi constituée :
Un oiseau [...] chante sa plainte. Je me souviens des jours anciens
La relation entre verbe et les deux syntagmes nominaux est déterminée par la configuration syntaxique : Jean regarde Marie s'oppose ainsi à Marie regarde Jean. Seul l'accord du sujet et du verbe distingue éventuellement le sujet et l'objet, du fait que ce dernier n'entraîne aucune modification de la forme verbale et qu'il ne se différencie pas du sujet par un cas comme dans les langues dotées de déclinaisons. Seuls les pronoms ( personnels, relatifs, interrogatifs) changent de formes selon qu'ils sont sujets ou objets : il la regarde vs. elle le regarde.
Certains sont accompagnés d'un complément d'objet direct (construit directement, sans préposition) ils sont alors dits transitifs directs . D'autres sont accompagnés d'un complément d'objet indirect (construit indirectement, à l'aide d'une préposition) et ils sont dits transitifs indirects. Exemples :
- Il évoque son enfance = transitif direct, le complément d'objet son enfance étant introduit sans préposition.
- Il se souvient de son enfance = transitif indirect, le complément d'objet son enfance étant introduit par une préposition (de).
Ces deux verbes sont typiquement transitifs, ne pouvant s'employer sans complément. C'est le cas, parmi bien d'autres, de découvrir, apercevoir(+ COD), appartenir, résulter(+ COI). Seuls les verbes transitifs directs peuvent être mis au passif (à l'exception des verbes pronominaux et des verbes avoir, comporter, pouvoir et de quelques autres verbes dans certains de leurs emplois:* Jean est regardé par cette affaire est incorrect et ne peut se substituer à Cette affaire regarde Jean).
D'autres peuvent être utilisés avec ou sans complément d'objet . On parle alors d'emploi intransitif d'un verbe transitif ou de "verbe transitif employé absolument". Exemples :
- Il lit
- Il écrit
- Il mange (l'objet ingurgité, impliqué par le sens même du verbe, n'est pas précisé).
- Il ne voit pas
- Il n'entend pas
- Il fume (sous-entendu des cigarettes)
- Il boit
- Il aime bien recevoir, mais ne donne jamais
La suppression du COD permet d'exprimer par défaut toutes les actions que la signification du verbe rend possible : lire implique tout ce qui est lisible sans plus de précision ; il ne voit pas, il n'entend pas indique que rien de ce qui est visible ou audible ne lui est accessible, autrement dit qu'il est aveugle ou sourd.
Ces emplois peuvent entraîner des significations différentes en fonction du contexte : Il fume peut indiquer qu'il est en train de fumer une cigarette ou bien qu'il a l'habitude de fumer, qu'il est un fumeur ; il boit qu' il est en train de boire n'importe quelle boisson ou bien qu'il a l'habitude de boire et le plus souvent qu'il est alcoolique. Un autre emploi intransitif d'un verbe transitif est celui où le contexte situationnel rend évidente la nature de l'objet, comme dans un échange verbal, comme attrape (ce que je te lance) ou regarde (ce que je te montre).
Verbes à deux compléments (ou bitransitifs, trivalents ou triactanciels)
[modifier | modifier le code]Ces verbes requièrent deux compléments dont l'un est traité comme l'objet d'une phrase bivalente et le second réfère à l'attributaire, au bénéficiaire, au destinataire de l'action exprimée par le verbe : Elle donne une pomme à son frère. La dénomination de ces compléments a varié au cours des temps et fait l'objet de longs débats. Ces deux compléments sont appelés par la tradition scolaire complément d'objet direct (COD) et complément d'objet second (COS), et plus anciennement complément d'attribution [8].
La liste présentée ici, loin d'être exhaustive, montre la diversité sémantique des verbes bitransitifs qui ne se limitent pas aux constructions exprimant un don ou un transfert comme doter, gratifier, pourvoir, accorder, léguer[9]. On peut ainsi s'interroger sur la bitransitivité d'expressions comme garnir un lit de draps, planter le jardin de choux ou charger le camion de briques[10], le second complément pouvant être interprété comme un circonstanciel, et non comme un élément dépendant du verbe. On notera d'ailleurs que certains verbes requièrent deux COI : Je n'ai parlé de mon projet qu'à mon meilleur ami.
Constructions intransitives
[modifier | modifier le code]Un verbe intransitif est un verbe qui n'a jamais de complément d'objet direct ou indirect.
- J'arrive demain. ; Les chevaux galopent.
Il ne faut pas confondre emploi intransitif et verbe intransitif. De nombreux verbes transitifs peuvent être employés, selon le choix du locuteur, avec ou sans leur complément d'objet. Cela n'en fait en aucun cas des verbes intransitifs ; la présence d'un complément d'objet reste possible mais il n'est pas exprimé.
Le sujet d'un verbe en emploi intransitif peut correspondre au sujet d'une phrase à la voix passive. Exemples :
- La montre pend à son poignet = la montre est pendue à son poignet.
- Le logiciel plante encore = le logiciel est encore planté.
Constructions faussement transitives
[modifier | modifier le code]Verbes régissant un objet interne
Qelques verbes, peu nombreux, peuvent être complétés par un CO qui appartient au même champ sémantique que le verbe. Ce sont des compléments d'objet interne
Lise vit sa vie
Marcel vit une vie agréable
Max pleure des larmes de joie
Hugo dort son dernier sommeil
Dans les deux premiers exemples il existe un lien morphologique entre le verbe et le complément ; dans les deux autres, les termes relèvent du même champ sémantique.
Ces constructions ne peuvent être qualifiées de biactancielles, puisqu'elles ne mettent en jeu qu'un seul actant qui est le sujet du verbe.Elles sont proches des verbes supports qui permettent d'utiliser un nom à la place du verbe correspondant (faire un trop long résumé ; faire un long voyage).
Compléments de mesure
Les groupes nominaux qui indiquent une mesure, un poids, un coût en complétant les verbes comme peser, mesurer, coûter occupent la place d'un COD et sont des compléments essentiels puisque leur suppression rend la phrase agrammaticale ( * Ce garçon pèse ) . Mais, contrairemant aux COD, ils ne peuvent se mettre au passif ( *Cinquante kilos sont pesés par ce garçon ) et leur transformation en phrase interrogative est particulière ( Combien coûte cet appartement ? Combien pèse-t-il? et non * Que coûte cet appartement ? *Que pèse-t-il? ') . Les grammairiens divergent quelque peu sur la nature de ces compléments : Martin Riegel les distingue nettement des COD, estimant que ces verbes[...] représentent une dimension que ce complément spécifie quantitativement [11], cependant que Marc Wilmet les en rapproche, estimant qu'un complément peut être plus ou moins un COD [12]. Il faut rappeler que la transitivité implique la présence de deux actants distincts à la différence des attributs , alors que le complément de mesure note une caractéristique du premier actant. La plupart de ces verbes peuvent d'ailleurs être employés transitivement avec un second actant COD dans des phrases biactancielles comme : Il pèse sa lettre pour vérifier qu'elle est convenablement affranchie ou L'acheteur mesure soigneusement la largeur du couloir d'entrée. Ces verbes peuvent donc être intransitifs ou transitifs selon leur emploi, l'orthographe reflétant cette différence : Il se souvient des cent-dix kilos qu'il a pesé ( le verbe peser est employé intransitivement) et J'ai mis dans ce sac les pommes que j'ai pesées ( le verbe est employé transitivement et le participe de la proposition relative s'accorde avec le COD de la principale.)
Verbes labiles ou ergatifs
[modifier | modifier le code]Un verbe peut être labile, c’est-à-dire transitif ou intransitif. Ils sont aussi appelés ergatifs, ambitransitifs ou réversibles [13]. Le sujet du verbe utilisé intransitivement peut devenir l'objet du même verbe utilisé transitivement, tout en conservant le même sens. Dans les exemples suivants, casser et bleuir sont intransitifs (monovalent) dans le premier exemple et transitifs (bivalent) dans le second :
- La branche a cassé.
- Le vent a cassé la branche.
- Son nez a bleui.
- Le froid lui a bleui le nez.
L'emploi transitif du verbe en fait l'équivalent des causatifs qui en français recourent au semi-auxiliaire faire ; certains verbes employés comme verbes labiles chez certains locuteurs seront utilisés par d'autres avec faire (Il cuit un poulet/ il fait cuire un poulet ; il brûle des branchages/ il fait brûler des branchages), ce qui n'est pas le cas de casser ou bleuir.
Verbes changeant d'auxiliaire
[modifier | modifier le code]Les verbes descendre, monter, passer, redescendre, remonter, rentrer, repasser, ressortir, ressusciter, retourner, sortir, tomber(*) se conjuguent avec l'auxiliaire avoir quand ils sont employés transitivement et avec l'auxiliaire être dans le cas contraire :
remonter : verbe intransitif
- Jean remonte dans sa chambre / Jean est remonté dans sa chambre
remonter : verbe transitif
- Jean remonte une horloge / Jean a remonté une horloge.
sortir : verbe intransitif
- Elle sort de la maison / Elle est sortie de la maison
sortir : verbe transitif
- Ils sortent l'armoire / Ils ont sorti l'armoire.
descendre : verbe intransitif
- Il descend par l'ascenseur / Il est descendu par l'ascenseur
descendre : verbe transitif
- Il descend le parrain / Il a descendu le parrain.
(*) Pour le verbe tomber, le sens transitif est d'acquisition récente: « Il a tombé la veste. »
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ Le Dictionnaire des Verbes du Français actuel de Ligia Stela-Florea et Catherine Fuchs (Ophrys 2023) [ https://www.persee.fr/doc/scoli_1253-9708_2011_num_25_1_1192 ], dans un but pédagogique, renonce même à la notion de transitivité et liste toutes les constructions possibles d'un verbe, expliquant qu'un verbe n'est ni transitif ni intransitif. Il comporte simplement un schéma valenciel et argumental qui le prédispose à certains types d'emploi
- ↑ D.Creissels- Syntaxe générale,une introduction typologique 2, p.2, Lavoisier 2002
- ↑ R.H.Robins A short history of linguistics, 1967, Longman, London, p.43 [ https://ia801209.us.archive.org/0/items/ii8e888e87ewww/R.-H.-Robins-A-Short-History-of-Linguistics-Longman-Linguistics-Library-Addison-Wesley-Longman-1967.pdf ]
- ↑ « Définition Transitif, Ive - C'est quoi ou que veut dire Transitif, Ive ? », sur www.dicocitations.com (consulté le )
- ↑ Dixon Ergativity 1979, p.102
- ↑ M.Riegel- Grammaire méthdique du français,2016
- ↑ D.Creissels-Introduction à la typologie syntaxique :La phrase verbale simple (2021) [1]
- ↑ De l’apport de l’histoire dans l’enseignement de la langue L’exemple des compléments du verbe Par Bérengère Bouard. La transmission des COD et COI, et l’introduction du « complément d’objet second »
- ↑ [ https://www.lepointdufle.net/ressources_fle/verbes-ditransitifs.htm ]
- ↑ G. Lazard. L'actance,p.162. Paris, PUF 1994
- ↑ M.Riegel Grammaire méthodique du français PUF 2016 p.401
- ↑ M.Wilmet Grammaire critique du français. Duculot 2003, p.526
- ↑ M.Riegel,J.Chr.Pellat, R.Rioul - Grammaire méthodique du français (puf 2016), p.409
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Articles connexes
[modifier | modifier le code]- Ergativité
- Performativité
- Valence (linguistique)
- Verbe ergatif
- Accord du participe passé en français
- Halina Lewicka (de) (1906-1983) et Krzysztof Bogacki et Wojcik, Dictionnaire sémantique et syntaxique des verbes français (DSSVF, Varsovie, 1983)
Liens externes
[modifier | modifier le code]